Vous avez dit Béton ?

En voici une, « gentillette » !…
Niassement vôtre.
Jean-Jacques PONSIN, dit « Dji-Dji » (6182C, An LVIII de la TVFB)

Cela ne faisait que quelques semaines de cet automne 1975 que nous avions tous intégré le Grand Bahut, dans cette classe de « Sup 2 » que la fin du bizutage (mais non, je ne l’ai pas dit!) par nos Anciens nous autorisait désormais à dénommer « Navale I ». Nous en étions tous fiers : et d’avoir réussi à passer ce cap relativement éprouvant pour certains, et d’avoir donc pu nous prévaloir d’être tous devenus des « Fistots » avec autorisation d’en porter cette belle appellation. Dorénavant, il allait nous falloir faire quelques actions d’éclat, comme nos Anciens, Carrés et Cubes, l’avaient fait 1 et 2 ans avant nous, histoire de leur prouver encore qu’ils pouvaient, eux aussi, être fiers de nous !

            Mais par quoi commencer ? Nous étions encore bien timides en la matière et, avant d’en arriver à pouvoir roucouler pendant les cours d’anglais du « Robson » ou miauler pendant ceux de physique-chimie du « Chaminou », alors que nous n’osions que modestement et discrètement pschitter ou bzitter pendant certains cours, il fallait tout d’abord tester les réactions véritables de nos profs les plus rébarbatifs.

            Ainsi vint l’idée à quelques-uns d’entre nous d’un jour ne pas laisser traîner n’importe quel document sur une table libre de fond de classe, mais bien une revue très spéciale, dont on savait maintenant que par habitude, ou par simple automatisme, notre prof de maths ne manquerait pas d’en ouvrir – voire feuilleter même, espérions-nous ! – quelques pages. Car, oui, c’était bien dans les habitudes du « Béton », lorsqu’il nous collait quelques exercices en classe, d’arpenter les travées de la classe en marmonnant quelques subtils coups d’échec dont il avait le secret lors des parties  mentales qu’il s’inventait avec son épouse (supposions-nous) et résolvait tout en marchant ; tout comme c’était aussi dans ses tics nerveux de chercheur en mathématiques qu’il était (est peut-être toujours?), d’aller souvent sonder à coups d’index courbé, en un lugubre et singulier toc-toc-toc, les murs épais de notre salle de cours, histoire peut-être de vérifier que le Prytanée était bien construit en pierres de taille et qu’aucun maçon n’y avait laissé assez d’espace pour qu’il risquât de s’écrouler un jour, ou peut-être parce qu’il avait lui-même décidé de nous damer le pion dans notre recherche traditionnelle du fameux et hypothétique « Shérif » ; tout comme encore était-il effectivement dans ses autres automatismes d’ouvrir et quelque fois feuilleter les revues, documents et bouquins que nous laissions de temps à autres traîner en fond de classe,

            Et ce jour-là, nous étions quelques-uns dans la confidence à le surveiller du coin de l’oeil pour connaître sa réaction instantanée lorsqu’il ouvrirait cette revue que nous lui prêtions l’innocence de ne pas connaître. L’impatience nous rongeait car, tel un félin qui tourne prudemment autour de sa proie, il approchait du lieu fatidique par diverses circonvolutions, repartait naïvement sans se douter de rien, puis revenait en zigzags, repartait de nouveau perdu dans ses pensées mathématiques, revenait en cercles concentriques, repartait sonder un mur adjacent sans résultat, revenait en attaque directe par le flanc, repartait avancer mentalement son fou en diagonale pour mettre le roi de son hypothétique adversaire en échec, etc … On aurait dit qu’il savait déjà tout de l’intrigue et qu’il prenait plaisir à nous laisser dans le vain espoir qu’il allait se laisser naïvement piéger. Puis, au détour d’une ultime approche, tel un Rafale en dernier virage avant l’appontage, le voilà qui fond sur la table, soulève 2 magazines anodins et tombe sur le 3ème, retourné pour ne pas dévoiler sa parlante couverture, le prend en mains pour sans doute découvrir son intitulé et … Nous avions bien préparé notre coup : nous avions replié certaines pages et regroupé certaines autres de telle manière qu’au moment de le feuilleter, il ne pourrait échapper au déploiement immédiat du triptyque central. Quelle ne fut donc pas notre jubilation, toute témoignée de « pouffements » de rires les plus étouffés possibles, lorsque les plus discrets d’entre nous réussirent à apercevoir sa réaction et le comportement qui s’ensuivit !

            Pour les Flottards d’une autre époque, qui n’auraient donc pas connu le « Béton » en question, il convient de préciser que ce prof-là, sorti major de Normale-Sup et versé donc aussi dans la recherche mathématique, était invariablement vêtu d’un strict et sobre costume noir, portant chemise blanche immaculée et étroite cravate noire assortie, ce qui, avec son physique sec comme un coup de trique et la pâleur certaine de son visage émacié, ses cheveux d’un noir de geai parfaitement coiffés ne laissant apparaître que la trace des dents du peigne, ajouté à son air inconditionnellement morne, le faisait ressembler à un parfait croque-mort, digne des meilleurs albums de Lucky Luke, n’y manquant dès lors que le nez crochu, un haut de forme, le dos voûté et un double-décimètre à la main. Nous le supposions donc, hors du Bahut, aussi strict et terne que son aspect nous le montrait, ainsi aussi éloigné de notre style d’humour décapent qu’en pouvaient être éloignés son niveau de maîtrise et d’excellence de la matière qu’il enseignait que le nôtre balbutiant, et par conséquent aussi lui prêtions-nous une totale naïveté en matière de choses attachées au sexe.

            Si bien que nous pûmes alors nous satisfaire pleinement de notre petite et finalement assez innocente farce lorsque nous le vîmes se laisser piéger, après avoir feuilleté 2 pages plus qu’évocatrices, par le déploiement des 3 feuillets centraux, son temps d’hésitation – sans doute celui qu’il fallut à ses tout nouveaux neurones sexués pour se réveiller à la vie et prendre le dessus sur sa conscience purement scientifique – et son empressement instantané à refermer ce très probable objet du diable, accompagné d’un rougissement tout aussi immédiat que nous ne lui connaissions point et qui contrastait subitement avec la sobriété de ses habituels coloris noir et blanc. Quant à la réaction qui découla du tumulte intérieur consécutif à la honte rentrée d’avoir vu et touché la matérialité du péché, de par sa deuxième hésitation à rejoindre le devant de la classe, elle nous octroya un long répit supplémentaire pour tenter de résoudre notre insoluble exercice en cours. Car, vous l’aurez tous compris, le triptyque dont je parlais portait mieux l’appellation de « poster central » dans cette revue érotico-pornographique qui s’intitulait « Lui ».

            Il n’est pas inutile de préciser que, gêne intérieure oblige, personne ne fut sanctionné pour ce petit délire de potaches ; et que, de ce jour-là, notre « Béton » – dorénavant « armé » contre les vicissitudes de la vie – ne laissa plus jamais la curiosité s’emparer de son esprit indéniablement cloisonné pour les seules mathématiques de haut niveau. L’histoire ne nous apprit pas non plus si Mme Guillemard eut droit, ce soir-là, aux assauts effrénés et répétés de son terne mari en proie à de ferventes envies elles-mêmes « irréfrénées », à la lumière de ses nouvelles découvertes ou … si elle dut attendre le samedi soir suivant, par une nuit sans lune, dans le noir le plus complet. Sans doute, l’éventuelle progéniture de ce couple pourrait-elle désormais apporter un élément de réponse à cette lointaine interrogation !…

            Et, comme dirait Drucker en levant un bras compatissant :  « M. Guimard, si vous me lisez, … ».

« Dji-Dji », 6182C, An LVIII de la TVFBr

3 thoughts on “Vous avez dit Béton ?”

  1.  »Car le béton l a dit  »zob »!
    J ai une photo du CV Marc AUSSEDAT ,imitant le béton lors de la journée du retour des intégrants.
    Imitateur mémorable ce Moüss.
    Laftong, Flotte An LXIX

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