A une quette

Ma pauvre quette, on l’a mouillée
Un soir pendant le Cabillot
Sans bruit elle me fut roupée
Un losse l’a jetée à l’eau.

Et ce soir, quand je l’ai cherchée,
J’ai reçu cet aveu brutal ;
 » Elle était vraiment trop tachée ;
Un bain ne peut lui faire de mal.  »

Quette raqueuse que l’on raille
Les taches de ton drap usé
C’était toute une année de Baille
A mes yeux symbolisée.

C’était de l’huile et du goudron
Qui culottaient ta coiffe auguste
Et de la graisse et du charbon
Cueillis dans toutes les chaffustes.

Ta visière s’était ternie
Car l’embrun l’avait détrempée
Et si ton ancre était verdie
C’est le sel qui l’avait rongée.

Je t’aimais quette familière
J’aimais ta forme bahutée,
Ton élégance cavalière
Et voici que tu m’es ôtée.

Ainsi tu t’ en vas sur les eaux
O pauvre guette délaissée
Offrant au repas des gouyots (1)
La crasse de ta coiffe usée.

Là-bas, vers la mer des Sargasses
Tu t’en iras au rendez-vous
Des quettes mouillées quand on passe
Sur la ligne Mengam-Minou (2).

Mais sois heureuse de ton sort;
On t’a rendu la liberté.
Si tu n’es pas couverte d’or
C’est que l’esclavage est doré.

Un jour tu seras ramassée
A marée basse sur le sable
Où l’ouragan t’aura chassée
O pauvre loque lamentable.

Et sous ta visière molle
Le pêcheur étonné lira
Sur le carton. qui se décolle
Le mot magique : « Midship-ça! »

(GERARD, 1904).

(1) Goélands.
(2) Le jour de leur dernière corvette, les anciens lançaient à l’eau leurs cas­quettes au moment du passage de l’alignement : « Tourelle Mengam par le phare du Minou ».