La bouline

Ah ! Je m’en fous pas mal de leurs sales cacatois ;
Dirait-on qu’on va être midship dans quatre mois ?
Quand on va faire le pitre avec ces machines
J’en ai plein l’dos, moi, d’la bouline !

On souque comme des ânes, on vous traite comme des chiens;
Quand ils vous parlent de tous leurs sacrés filins.
Il faudrait que chacun jusqu’à terre s’incline
J’en ai plein l’dos, moi, d’la bouline !

On essuie des molards sur des bouts de filins,
Un d’ces jours on nous f’ra ramasser du crottin.
Pas besoin d’ça pour être officier de marine.
J’en ai plein l’dos, moi, d’la bouline !

C’est-y ça des manières de gens civilisés
De faire venir des gens, comme des chiens, au sifflet?
On fait dix virements d’bord le temps d’boire une chopine
J’en ai plein l’dos, moi, d’la bouline !

Vire devant, vire derrière, vire de tous les bords.
Puis pour nous consoler, on nous fout des corps morts
Tandis que la pluie tombe à seaux sur votre bobine
J’en ai plein l’dos, moi, d’la bouline !

Faut passer par des trous gros comme l’œil d’une soruris
L’ capitaine a gueulé : « A prendre trois ou quatre ris ».
Vrai, pour faire ce métier, faut être dans la débine,
J’en ai plein l’dos, moi, d’la bouline !

On sue du côté gauche, on gèle du côté droit.
On porte six cents kilogs quand on porte un suroît;
Et tout en portant ça, faut encore qu’on s’patine.
J’en ai plein l’dos, moi, d’la bouline !

On nous fait en pointu r’morquer des chaloupiers
A l’ œil : comme ça, ça nous distingue des portefaix ;
En pointu, en carré, en rond faut qu’on s’patine.
J’en ai plein l’dos, mot, d’la bouline !

Adjudant, vous m’flanquerez ces élèves sur l’cahier.
L’armement des basses vergues et celui du hunier
Puis c’lui des perroquets. Le capitaine badine.
J’en ai plein l’ dos, mot, d’la bouline !

Râle ton dernier cri, vieille marine de bois,
Marine qui t’éteins, marine à tes abois.
Meurs, oui ! Meurs à jamais ! Marine de la routine.
Pendue au dernier nœud de ta dernière bouline!