La légende de la Baille

Je vais vous raconter une bien belle histoire
Cette histoire authentique est celle du « Borda ».
Ce navire, autrefois, connut des jours de gloire
En suivant les vaisseaux de l’antique Armada.
C’est lui qui, des marins transportait les amies.
C’est vers lui qu’ils venaient souvent se délasser
Si vous êtes frappés par les bizarreries
De notre vieux ponton, songez aux temps passés (bis).

De huit jours en huit jours, le quadrille de la flotte
De ces dames venait passer l’inspection.
C’était un vieux malin, trop fort pour qu’on !’carotte
Quand il était content, il donnait un marron (1).
Ce marron de la dame indiquait le mérite,
Et tous les arrivants devaient le réclamer.
De là viennent les marrons, de là vient la visite
Que deux fois chaque mois l’on nous force à passer (bis).

Ces dames, dans leur trousseau, possédaient une capote
Tenue par un filin surnommé le Couillard.
Elles la prêtaient parfois aux timides de la flotte
A qui l’on commandait, pour les rendre moins trouillards
« A faire la chemise de la Parisienne! (2)
Défaites ses jarretières, montez à ch’val dessus ! »
Il suffit qu’à la baille, en octobre on revienne
Pour entendre commander ce qu’ailleurs on ne command’ plus (bis).

Le pont avait en tout 69 virures;
La pomme du grand-mât, 69 mètres encor.
Sur le château arrière surchargé de dorures
Un très gros numéro était gravé dans l’or.
Pour cacher c’numéro, on a mis une étoile,
Et maintenant encor, vous la trouverez là.
Elle sert à la fois et d’emblème et de voile
Et l’étoile, aujourd’hui, est l’insigne du «Borda» (bis).

Quand on transforma ce fiot (3) en Ecole Navale
On garda la plupart de ses institutions.
Et les vieux draps de lit, trouvés à fond de cale
Firent une voilure boyarde pour un pareil ponton.
Comme un vieux souvenir, on garda sur l’arrière
Les deux femmes de bois, tristes comme des cercueils
Pendant que sur l’avant, malgré son air austère
Le Chevalier Borda cherche à leur faire de l’œil.

Quand tout fut préparé pour Messieurs les Bordaches
On fit prendre au vaisseau son dernier corps-mort
La peinture couvrit ses dernières taches.
Sur la poupe et l’étoile, on repassa de l’or.
Et pour changer son nom, sans se donner trop d’peine,
Ça commençait par Bord’, on l’appela « Borda ».
Si l’on vous demandait la légende ancienne
De notre vieux ponton, vous n’aurez qu’à dire ça (bis).

(HOUETTE, 1901).

(1) Jeton exigé pour aller aux bouteilles des élèves.
(2) Voile et vergue d’exercice placées sous la misaine utilisées dans les premiers jours des Borda, avant le dressage au vertige.
(3) Bateau