Le testament de la bouline

Puisqu’il faut mourir,
Avant que j’exhale
Mon ultime râle,
Venez tous m’ouïr.
Quoique rien n’y vaille
Je veux que la Baille
Garde pieusement
Ce court testament
Craignant seulement
Qu’un neveu dément
Me raille.

Une fois encor,
C’est l’appareillage
Pour le long voyage
Au lointain corps-mort.
Couvrons-nous de toile
Et par les étoiles
Voguons vers les cieux.
Nous sommes trop vieux
Marine de gueux
Sans voiles.

Je légue aux Brestois
Pour payer mes dettes
Trois vieilles corvettes
Et leurs cacatois.
En rade je laisse
Toutes mes richesses
Embraquez le mou
Et peut-être au bout
Les trouverez-vous
En des jours bien doux
De Liesse.

Je lègue au Bougain
Focs et brigantines
Pour qu’il se patine
Vers les ports lointains,
Pour que chacun dise
(Ô candeur exquise!)
Qu’ils sont épatants
Ces p’tits bâtiments
Qui, par tous les temps
Vont se contentant
De brise.

Tous mes chers filins
Je les love en glène,
Pour la Melpomène
Et vos examens.
Pour la Joséphine,
Sœur de la Bouline
Voici sans regret
Mes fils de caret
Si blonds, si coquets.
Leur parfum discret
M’anime.

Au dernier vaisseau
Seul ami fidèle
Je lègue mes ailes
Formées sur les eaux.
C’est pour qu’à la Baille
Bien souvent l’on aille
Les ouvrir au vent,
Et pour qu’en voyant
Qu’il fera beau temps
Chacun en montant
Rouscaille.

Adieu mes enfants,
£Car votre grand’mère
Quitte cette terre,
Nid de mécréants.
Pelotez vos bielles
Et vos manivelles,
Je préfère au fond
Mon humble goudron
A tout le charbon
Que soulèveront
Vos pelles.

(GABOLDE, 1900).